24
Le neuvième jour, Jim Chisholm sortit du coma. Il ouvrit les yeux et demanda un verre d’eau à l’infirmière de garde, Judy Sugimoto.
Sugimoto réveilla Axford, qui se frottait encore les yeux pour chasser le sommeil quand Svetlana arriva, Parry sur les talons.
— Comment vous sentez-vous, Jim ? demanda Axford au malade, tandis que Sugimoto l’aidait à s’asseoir dans le lit et lui essuyait les lèvres.
— Je me sens bien. Bien mieux qu’auparavant.
Il regarda chacun des membres de ce comité d’accueil circonspect. Pendant neuf jours, grâce au programme nutritionnel d’Axford, son visage et son crâne s’étaient étoffés. Un fin duvet repoussait sur son cuir chevelu, mais Axford avait pris soin de lui raser la barbe, comme Jim l’avait toujours fait. Il leur sourit d’un air penaud.
— Désolé si je vous ai flanqué la frousse.
— Nous n’avons pas eu la frousse, nous étions inquiets, c’est tout, rectifia Svetlana. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé à Sous-le-Trou ?
— Oh oui, souffla-t-il. Comme si c’était hier. Ce qui n’est pas le cas, bien sûr. Ça s’est passé quand, dites-moi ?
— Il y a neuf jours.
— Je n’en ai pas l’impression. Je me rappelle être tombé du Ciel de Fer, m’être assis à une table, vous avoir confondue avec Bella…
Lèvres pincées, il hocha la tête, confus.
— J’espère que vous ne m’en voulez pas. Vous avez l’air un peu plus âgée que dans mon souvenir, et comme vous avez depuis toujours un petit air de famille avec elle…
— Ce n’est pas grave, Jim, le rassura Svetlana, sourire aux lèvres.
Elle parlait à Jim ! Comme c’était étrange… étrange et pas franchement agréable, à vrai dire. Svetlana abordait un territoire émotionnel non balisé et plus elle s’y enfonçait, plus elle avait l’impression de partir à la dérive. Rien dans son existence ne l’avait préparée à ce genre de situation.
— Nous sommes vraiment heureux de vous retrouver, sachez-le, lui affirma-t-elle avec toute la sincérité dont elle était capable.
— Vous ne l’êtes sûrement pas autant que moi d’être de retour ! Et de me sentir bien à nouveau… C’est inespéré !
Alors qu’il portait son verre d’eau à ses lèvres, il se figea, soudain fasciné par la peau fine et lisse de sa main, cette peau sans rides ni veines apparentes. Pendant une fraction de seconde, Svetlana crut voir un frisson – d’horreur ? – le traverser.
— Ils vous ont guéri, Jim.
— Je sais. Allez savoir comment, ils m’ont expliqué ce qu’ils me faisaient, mais je commence seulement à comprendre ce que ça implique. Vous m’apporterez un miroir, tout à l’heure ? Ils ont changé mon visage, c’est ça ?
— Ils ont remonté le temps, c’est tout. Vous êtes toujours Jim Chisholm.
Il palpa son menton rasé de frais comme on tâte un objet dans le noir, puis caressa son crâne duveteux.
— Je ne suis pas sûr de vouloir ce miroir tout de suite…
— Vous avez l’air en pleine forme, mon pote, intervint Parry. Vous prenez du poids tous les jours. Vous avez toujours été beau mec. Dommage qu’ils n’y aient pas remédié, d’ailleurs.
— Donc, je suis plus mince et plus quelconque, c’est ça ? répliqua Chisholm avec un sourire un peu triste. OK, je peux vivre avec cette idée… je peux vivre avec n’importe quoi, j’imagine, vu l’alternative. Je ne voudrais pas vous sembler ingrat après ce que vous avez fait pour moi.
— Nous ? Nous n’avons rien fait, dit Parry.
— Quelqu’un a bien eu les tripes de m’amener dans ce vaisseau, non ? Il lui a fallu un sacré sang-froid ! Qui a tiré la courte paille ?
— Moi, répondit Svetlana. Et on n’a pas eu besoin de tirer au sort. Pour vous, tout le monde l’aurait fait.
— Sauf que c’est vous qui avez pris ce risque, Svieta.
Savait-il ce qui était arrivé à Craig Schrope ? L’information avait-elle filtré jusqu’à lui pendant que les extraterrestres le soignaient ?
— Vous le méritiez. Ce fut un privilège… un honneur. Et je n’ai pas eu peur. En tout cas, pas du vaisseau. J’avais peur de ce qui se passerait si nous n’agissions pas.
— Vous avez fait ce qu’il fallait, Svieta. Et encore une fois, je vous prie de m’excuser pour ce qui s’est passé à Sous-le-Trou. Je ne voulais pas vous effrayer. Je n’étais pas encore complètement réveillé, j’imagine. Je me souviens de tout, mais… mais ce n’était pas moi qui vous parlais, pas vraiment.
— Et maintenant ? s’inquiéta Svetlana.
— Je me sens bien mieux. Mes pensées sont limpides, comme le ciel après une tempête. Tout va bien, maintenant.
— Peut-être, mais vous n’êtes pas encore complètement tiré d’affaire, l’avertit Axford d’un ton ferme. Dans les faits, vous avez traversé une série d’événements extrêmement traumatisants, même si vous ne vous en souvenez pas à un niveau conscient.
— Pour être franc, j’aimerais bien m’en souvenir, justement. Mais la mémoire ne m’est revenue qu’après que les extraterrestres m’ont reconstitué.
Intérieurement, Svetlana poussa un soupir de soulagement. Chisholm avait enfin soulevé la question des extraterrestres. Elle pouvait désormais aborder le sujet sans craindre de le voir replonger dans un coma déclenché par le choc.
— Vous vous souvenez d’eux, Jim ? lui demanda-t-elle.
— Absolument ! Ils ont tenu à se montrer avant de me laisser quitter le vaisseau. Je sais très bien ce que vous voulez savoir, donc je vais vous épargner la peine de me poser la question. Ils sont amicaux. Ils ne nous veulent aucun mal. Nous n’avons rien à craindre d’eux, et ils peuvent nous apprendre des tas de choses.
Il avait l’air d’une totale sincérité, mais le contraire eût été étonnant. Après tout, ils l’avaient débarrassé de sa tumeur. Et au passage, ils avaient très bien pu le programmer pour dire n’importe quoi avec toute la conviction nécessaire.
— Je suis tout à fait disposée à accepter leur aide, mais je ne vois pas ce qu’ils espèrent gagner en retour, reconnut Svetlana sur un ton sceptique.
— De nous, pas grand-chose, mais nous avons quelque chose qui les intéresse beaucoup : Janus. Ils ne veulent ni nous envahir ni nous soumettre, rien d’aussi banal que ça, mais ils espèrent pouvoir exploiter Janus eux aussi, son énergie et ses matériaux, pour l’essentiel. Exactement comme nous le faisons, mais avec des moyens plus sophistiqués.
Svetlana fronça les sourcils. Elle voulait lui poser un tas de questions mais ne savait pas par où commencer.
— Et nous, qu’est-ce qu’on devient, dans tout ça ?
— Notre situation ne serait pas pire qu’en ce moment. Jusqu’ici, nous n’avons extrait qu’une infime partie de ce que Janus peut offrir. Les extraterrestres veulent l’exploiter plus en profondeur, à un niveau qui n’aurait aucun impact sur nos prélèvements d’énergie. Nous pourrons poursuivre nos activités habituelles. J’ai sans doute besoin d’une bonne séance de rattrapage, mais je suis prêt à parier que les choses n’ont pas tellement changé ces dernières années.
— Nous n’allons pas prétendre le contraire, reconnut Parry.
— Dans ce cas, nous n’avons rien à perdre. Nous leur permettons l’accès au cœur de Janus et, en retour, ils nous offrent plus que ce que nous pourrions rêver.
— D’accord, dit Parry, mais s’ils veulent Janus à ce point – et pour le moment, j’ai du mal à comprendre pourquoi, étant donné leur avance technologique –, qu’est-ce qui les empêche de s’en emparer ? Pour eux, nous devons être, je ne sais pas moi, comme un marmot avec une grosse sucette ?
Chisholm hocha la tête.
— Ce n’est pas leur façon d’agir. Au cours de leurs voyages, ils ont découvert qu’il est toujours préférable de négocier pour obtenir ce qu’on veut.
— Mais si nous refusons ?
— Ils respecteront cette décision, répliqua Chisholm en souriant. Ça peut vous sembler difficile à croire, mais pour eux, nous soumettre par la force serait absurde, et cela pour deux raisons : la première, c’est que certes leur technologie est plus avancée que la nôtre, mais nous avons tout de même une compréhension rudimentaire de la fusion contrôlée de l’atome, tout comme d’autres cultures qu’ils ont pu croiser dans l’espace. Pour l’instant, nous n’avons pas d’armes nucléaires en notre possession, mais nous sommes capables d’en fabriquer. Et le nucléaire est à leurs yeux un argument suffisant pour écarter toute idée d’une prise de contrôle par la force. En réalité, nous ne pouvons rien contre eux, mais nous risquons de détruire cette chose qu’ils désirent par-dessus tout. Notre maîtrise du nucléaire est un atout décisif, figurez-vous. Ce n’est pas comme dans le jeu pierre-feuille-ciseaux-puits ; le nucléaire l’emporte à tous les coups.
— Ils nous croient capables de faire sauter Janus pour les empêcher de mettre la main dessus ? s’étonna Parry.
— Oui, c’est un peu ça. Au cours de leur histoire, ils ont déjà eu à subir ce genre de sabotage. À moins d’avoir vraiment épuisé toutes les autres options, ils ne prendront pas le risque d’un coup de force.
— Et la deuxième raison, c’est quoi ? lui demanda Axford.
— À priori nous ne sommes pas un danger pour eux, mais il leur est arrivé – à eux ou à d’autres races extraterrestres – d’affronter des cultures évoluées se faisant passer pour moins avancées qu’elles ne l’étaient en réalité. Ils ne nous feront pas le coup du gros bâton de peur que nous en ayons un plus gros caché quelque part.
— Vous nous avez bien dit que si nous refusons ils partiront ?
— Non, je vous ai dit qu’ils respecteront notre décision, nuance. Ce qui ne les empêchera pas de chercher d’autres voies de négociation. Ils ont tout leur temps, voyez-vous. Ils auront besoin de Janus un jour, mais pas dans un proche avenir. Ils envisagent les choses à long terme. Ils veulent juste éviter qu’entre-temps quelqu’un d’autre ne mette le grappin dessus.
— Quelqu’un d’autre, répéta Svetlana, légèrement mal à l’aise. Il y a d’autres extraterrestres, alors ?
— J’ai appris une chose, c’est que l’univers est immense et tout n’y est pas aussi sympathique que ces types. Nous devons absolument les écouter. Ils m’ont remis sur pied. Nous sommes déjà leurs débiteurs.
Chisholm était encore le patient d’Axford, et celui avait décidé de mettre fin aux questions pour ne pas l’épuiser. Svetlana dut s’incliner devant tant de sagesse, mais par la suite elle s’arrangea pour que ses horaires de travail coïncident avec les heures de visites de Chisholm. Chaque fois qu’elle entrait dans sa chambre, il lui semblait en meilleure forme. Il perdait de jour en jour cet air fantomatique du début. Quand il la voyait arriver, il lui réservait toujours un sourire encourageant et faisait tout son possible pour la mettre à l’aise. Il bavardait, plaisantait et se mettait lui-même en boîte au cours de la conversation. Mais, de temps à autre, il laissait échapper une remarque qui la glaçait.
— Cette combinaison avec laquelle vous êtes revenu, elle parle le thaï, figurez-vous, lui dit Svetlana quand le moment s’y prêta. Elle nous a affirmé avoir été fabriquée sur Triton en 2134. Qu’est-ce que vous en pensez ?
— Si une combinaison me disait qu’elle a été fabriquée sur Triton, j’aurais tendance à la croire, gloussa-t-il.
— Cette chose nous inquiète, Jim.
Il écarta la feuille de papier made in Wang sur laquelle il prenait des notes avec un stylo à bille.
— Vous n’avez aucune raison de vous inquiéter. Ce n’est qu’une combinaison spatiale. Elle ne peut pas nous faire de mal.
— Ce n’est pas le problème. Ce qui nous inquiète, c’est comment elle est arrivée à Spica.
— Les extraterrestres l’ont trouvée. À propos, ce ne sont pas eux les Spicains… mais vous l’avez sans doute deviné vous-mêmes.
Parry l’avait déjà informée des soupçons de Bella. Sur ce coup-là, elle avait marqué un point, au grand dépit de Svetlana.
— Pour l’instant, nous les appelons les Fontaines. Il sera toujours temps de les rebaptiser si nous découvrons un jour que ce sont quand même eux les Spicains.
— Les Fontaines… répéta-t-il d’un ton approbateur. J’aime bien. Ça leur plaira aussi, je crois.
— C’est une idée de Craig Schrope. Il a été le premier à les voir.
On lui avait raconté ce qui était arrivé à Craig. Il avait assimilé la nouvelle, mais semblait incapable d’y réagir sur le plan émotionnel.
— Un bon point pour Craig.
— Ce qui nous préoccupe, c’est comment les extraterrestres sont entrés en contact avec les gens qui ont fabriqué cette combinaison.
— Ils sillonnent la galaxie, c’est leur mode de vie !
— Donc, ils auraient croisé un vaisseau humain ayant à son bord une combinaison fabriquée en 2134 ?
— Cette hypothèse me semble tout à fait raisonnable…
— Sauf que ça ne colle pas. Nous avons quitté le système solaire en 2057. Nous sommes maintenant à deux cent soixante années-lumière de la Terre, et nous avons voyagé à une vitesse à peine inférieure à celle de la lumière. Logiquement, si nous recevions maintenant des nouvelles de la Terre, elles dateraient d’un ou deux ans seulement après notre départ. Supposons que les Fontaines aient établi le contact avec l’humanité en 2059. Dans ce cas, pour arriver ici à temps pour nous recevoir, elles ont dû foncer à travers l’espace à une vitesse à peine plus proche de celle de la lumière que la nôtre. Mais cette combinaison date de presque quatre-vingts ans après notre départ ! Les nouvelles de 2134 sont en route, mais elles ne nous parviendront qu’aux alentours de notre année 2134 !
— Et pourtant, elle existe, cette combinaison…
— Cela n’a aucun sens, Jim ! Sauf si nous rejetons la notion de limite imposée par la vitesse de la lumière ! Nous y sommes prêts, vous croyez ? Même Janus ne va pas aussi vite !
— Mais cette combinaison, ce sont les Fontaines qui nous l’ont donnée. Leur technologie est manifestement beaucoup plus avancée que celle de Janus. Elles ont peut-être commis un excès de vitesse pour arriver ici à temps.
— Que vous ont-elles dit, Jim ? Vous ont-elles expliqué comment elles sont entrées en possession de cette combinaison ?
— Non. Elles ne m’ont pas parlé de ça.
— Vous n’avez pas pensé à le leur demander ?
Pour la première fois, il parut prendre la mouche.
— C’était le cadet de mes soucis, Svieta ! Elles m’ont retapé, elles m’ont laissé les connaître un peu, puis elles ont fini le travail et m’ont renvoyé chez vous comme un automate ! Vous avez vu la tête que j’avais ? Vous croyez vraiment que j’ai fait attention à ce que je portais sur le dos ?
— Je suis inquiète, Jim.
— Vous n’avez pas à vous inquiéter. Je vous le répète, elles sont bienveillantes à notre égard. Ce qu’elles veulent de nous, nous pouvons nous en passer sans problème, et en retour elles nous offriront le monde.
— Leur technologie extraterrestre, vous voulez dire ?
Il lui décocha un petit sourire amusé.
— Non, Svieta. Je vous parle de choses comme cette combinaison… Des connaissances, une technologie venue du futur de l’humanité. Pensez-y ! Et pas seulement des objets utiles, mais des progrès médicaux, informatiques… une nanotechnologie qui fera passer les creusets de Wang pour des hauts fourneaux primitifs ! Vous avez fait du bon boulot, Svieta. Grâce à vous, cette colonie a survécu pendant toutes ces années, mais depuis mon retour j’ai eu le temps de comprendre ce que vous avez dû endurer. Treize années ne peuvent expliquer toutes ces rides sur le visage d’Axford.
— Effectivement, on en a bavé, reconnut-elle avec un haussement d’épaules.
— À partir de maintenant, tout ira mieux, si vous acceptez ce marché. Les Fontaines peuvent nous donner ce qui nous revient de droit ! Négociez avec elles. Renvoyez-moi chez elles comme porte-parole. Elles me connaissent jusqu’au bout des ongles ! Elles me feront confiance.
— Je vais y réfléchir.
— Parfait, mais faites vite.
— Vous pouvez compter sur moi, lui dit-elle en se levant. Bon, je vous laisse vous reposer un peu. Avez-vous besoin de quoi que ce soit ? Si je peux faire quelque chose pour vous, n’hésitez pas.
Il tapota ses lèvres du bout de son stylo.
— Axford et son équipe me traitent déjà comme un roi, vous savez…
— Bon, mais s’il vous faut quelque chose, appelez-moi.
— J’y penserai.
Au moment où Svetlana arrivait devant la porte, il l’interpella :
— En fait, il y a bien une chose… mais ça me gêne un peu d’aborder le sujet.
Elle revint à son chevet.
— Allez-y, Jim.
— Les gens sont très gentils avec moi depuis mon retour. Vous faites tout votre possible pour me mettre à l’aise et pour m’aider à rattraper le temps perdu, je le sais, mais je vais très bien, maintenant. Je peux affronter la réalité.
— Tant mieux.
— Vous pouvez me le dire, Svieta.
— Vous dire quoi ?
— Écoutez, vous faites tous ça par gentillesse, je le sais, mais je peux supporter la vérité.
— La vérité ? répéta-t-elle, interloquée.
— Bella est morte, c’est ça ? C’est pour ça que personne ne parle jamais d’elle et que vous détournez tous le regard quand je prononce son nom ? Vous avez peur de ma réaction… Eh bien, sachez que je suis en train de la vivre, ma réaction. Heure après heure, jour après jour… je digère la nouvelle. Mais il faut que je sache… Vous a-t-elle transmis mes dernières volontés ou avez-vous réussi à craquer le cryptage de mon message ?
— Elle est venue à nous, avoua Svetlana à contrecœur.
— Il y a longtemps ? Elle était malade ? Elle savait qu’elle allait mourir ?
— Elle n’est pas morte.
Chisholm grimaça un sourire.
— Pardon ?
— Elle n’est pas morte, Jim. Elle est en vie et en bonne santé. Axford vous en dira davantage. Elle… elle va bien, en tout cas.
Elle observa les expressions qui se succédèrent sur le visage de Jim : le soulagement de savoir Bella en vie, puis une grande confusion, et une forme de déception.
— Mais pourquoi…
— Pourquoi elle n’est pas venue vous voir ?
— Ce ne serait pas beaucoup lui demander…
— Elle n’a pas pu. Elle ne peut pas venir vous voir parce qu’elle est toujours en exil.
— En exil ? Mais où ?
— Au même endroit. Dans le dôme.
Il la dévisagea avec dégoût.
— Quoi ? Vous… vous l’avez laissée croupir là-bas pendant treize putains d’années ? J’ai toujours su que vous étiez dure, Svieta, et Bella aussi, d’ailleurs. Ça fait partie du job, j’imagine. En revanche, je ne vous aurais jamais crue sans cœur.
— Bella n’a rien à faire dans cette conversation.
Chisholm secoua lentement la tête.
— Oh si, croyez-moi. Je veux lui parler en personne, en tête à tête. Rien que nous deux, comme au bon vieux temps.
À cet instant, Svetlana crut presque percevoir un premier glissement menaçant, l’amorce d’une perte de contrôle fatale. Elle avait vécu le retour à la vie de Chisholm comme une belle aventure humaine, qui lui avait en outre donné un moyen de communiquer avec les Fontaines. Mais c’était également l’erreur politique la plus grave de ses treize années de pouvoir. Elle aurait pu se débrouiller autrement… en leur envoyant quelqu’un d’autre, par exemple. Takahashi, pourquoi pas, ou n’importe lequel des cadavres. Bagley, ou Fletterick, Mair, Ungless… Les morts étaient légion, et il y en aurait toujours, aussi longtemps que des humains s’efforceraient de survivre sur Janus. Qu’est-ce qui lui avait pris de leur envoyer le meilleur ami de Bella ?
— Vous êtes trop faible pour aller là-bas, lui opposa Svetlana.
— Eh bien qu’elle vienne, alors ! Ramenez-la à Crabtree ! lui lança-t-il, les yeux étincelants, le regard plein de rêves et de projets. Il est temps de la réhabiliter, Svieta. Il faut que ça change, par ici.
Puis il fit cliquer son stylo, trois fois, posément.